Thomas Pesquet : 2017, l’audition de l’espace

EXPLORATION


Le spationaute français Thomas Pesquet est rentré sur Terre le 2 juin. Il était en orbite depuis novebre 2016. © Ciel & Espace

Si les fictions sur l’espace nous ont fait croire que le cosmos semblait peuplé de galaxies vastes et silencieuses, elles nous ont en partie trompées…

L’espace, du moins, la vie au sein de la Station spatiale internationale (ISS) est un champ de mines sonore pour les spationautes qui y résident. Un vacarme qu’il faut apprivoiser malgré une gravité inexistante et un tissu sensoriel déboussolé. Thomas Pesquet, le spationaute français qui en a fait l’expérience au sein de l’ISS, en a témoigné auprès membres de l’Observatoire de la santé visuelle et auditive.
La mission de Thomas Pesquet à bord de la Station spatiale internationale ISS, démarrée il y a six mois, s’est achevée le 2 juin. Un spationaute interactif qui s’est plu à communiquer avec la Terre — parfois en visioconférence ! — pendant toute la durée de son périple et ce, à de fins pédagogiques. Il s’est également confié sur les sensations, chocs et transformations endurées par son organisme, et du côté sensoriel, son ouïe a été mise à rude épreuve…

« Nos expériences sont source de bruits »
Pour que la vie humaine soit possible à 400 km au-dessus de la Terre, plusieurs machines doivent recréer une température ambiante, une pression atmosphérique et de l’oxygène. D’autres appareils nécessaires à l’entretien physique des passagers sont également présents (comme le T2, un tapis de course spécialement configuré pour l’occasion) et plusieurs mécanismes permettent de réaliser de nombreuses expériences dans l’espace. Toutes ces infrastructures donnent un véritable concert cacophonique sans interruption : « Le bruit est provoqué par les pompes où circule l’eau qui refroidit l’électronique, et les ventilateurs qui brassent l’air en permanence. Il y en a jusque dans nos couchettes ! » annonçait l’astronaute dans son journal en ligne « Ciel & Espace », plusieurs semaines avant son départ. Prédiction confirmée lors de son odyssée : « les diverses machines utilisées pour nos expériences sont source de bruits, les six mois passés dans le vaisseau spatial se déroulent sans la moindre pause sonore ! ». Une ambiance qui gravite autour de 70 dB, un bruit qu’il compare à celui d’un sèche-linge…




Des protections sur-mesure
Pour affronter ce champ de bataille auditif, Thomas Pesquet s’est préparé pendant de longs mois. Parmi les différentes prises de mesures effectuées avant son départ, il décrit celles destinées à lui confectionner une combinaison spatiale, un fauteuil capable d’encaisser les chocs au décollage et à l’atterrissage, ainsi que… des protections auditives contre le bruit. Munies de haut-parleurs, elles peuvent servir de bouchons d’oreilles, comme de casque de communication. Elles sont réalisées à partir d’un moulage du conduit auditif du spationaute, et principalement utilisées pour dormir. « Très confortables », selon Thomas Pesquet, elles seraient chéries par les astronautes qui, une fois revenus sur la terre ferme, les réutilisent pendant leur jogging !

Une perception modifiée
« Les astronautes partent vers l’espace en "parfaite santé auditive" », résume Brigitte Godard, la médecin qui suit Thomas Pesquet depuis le Centre européen des astronautes (EAC) à Cologne en Allemagne. Toute une batterie de tests leur a été effectuée avant, pendant, et après leurs missions. Mais au cours de leur séjour, les spationautes demeurent littéralement désorientés. L’absence de gravité, donc d’équilibre, impose un repos forcé à leur oreille interne.
De plus, les voix perçues lors de voyages extravéhiculaires sont « réellement déformées », renseigne Thomas Pesquet, la faute aux « différences de pression, du sang et du liquide céphalorachidien, dues à la pesanteur ». « Ces liquides, complète le Dr Godard, qui sont habituellement attirés vers le bas, restent en apesanteur dans la partie haute du corps et notamment la tête ».
L’ouïe n’est pas le seul sens affecté par l’espace. Chez les spationautes plus âgés, un trouble de la vision, notamment de près, a été constaté de retour sur Terre. Un globe oculaire aplati, une rétine poussée vers l’avant, et une inflammation du nerf optique ont par exemple été observés dans près de 40 % des cas. Ces problèmes se sont majoritairement résorbés en quelques mois. Un retour à la normale qui illustre, pour le Dr Godard, les ressources dont dispose l’être humain pour faire face à cet environnement exceptionnel : « le cerveau a une incroyable capacité d’adaptation. Quand des informations erronées ou contradictoires lui parviennent, il apprend à en effacer certaines pour ne plus être perturbé ».
Thomas Pesquet, redoutablement préparé, s’est acclimaté à ces changements corporels, et à ce bruit « permanent », qui ne l’ont pas empêché de profiter de son voyage spatial. Cependant, celui qui s’est dit sensibilisé par la fragilité de la planète depuis qu’il l’a vu sous un autre angle avoue avoir « hâte de retrouver des espaces de silences et de ressourcement sur Terre »… pendant qu’il en est encore temps.

Kessy Huebi-Martel - Source : Observatoire de la santé visuelle & auditive (Optic 2000).