Observatoire de la santé visuelle et auditive : les adolescents surexposés aux écrans et aux sons trop forts

Prévention

De gauche à droite : Didier Papaz, p.-d.g. du Groupe Optic 2000, le Pr Thierry Van Den Abbeele, ORL, Sylvie Chokron, neuropsychologue, Yves Guénin, secrétaire général du Groupe Optic 2000, Nadia Auzanneau, de l'institut de sondages Opinion Way, et Monique Dagnaud, sociologue. © FB

De nombreux spécialistes étaient réunis ce mardi 9 juin pour présenter les résultats de la première étude réalisée par l’Observatoire de la santé visuelle et auditive sur le thème : comprendre et prévenir les impacts de la surexposition des adolescents aux écrans et aux sons amplifiés.

Didier Papaz, p.-d.g. du Groupe Optic 2000 et Yves Guénin, secrétaire général de l’enseigne à l’origine de la création de l’Observatoire de la santé visuelle et auditive, étaient accompagnés du Pr Thierry Van Den Abbeele, chef du service ORL à l’hôpital Robert Debré à Paris, de Sylvie Chokron, neuropsychologue, de Nadia Auzanneau, de l'institut de sondages Opinion Way, et de Monique Dagnaud, sociologue.

Pour son lancement, l’Observatoire a étudié le comportement des adolescents vis-à-vis de leur utilisation des écrans et de la musique amplifiée. Dans une logique interdisciplinaire, différents spécialistes se sont penchés sur les liens et les interactions entre les évolutions sociétales et la santé des adolescents. Pour comprendre les nouveaux comportements des jeunes aujourd’hui, une enquête a été menée auprès de 305 adolescents âgés de 13 à 18 ans et de 1 000 adultes âgés de plus de 18 ans (dont 117 parents d’adolescents), à partir d’un questionnaire administré par l’Institut Opinon Way.

Les ados surexposés aux écrans et aux sons trop forts !

Les résultats de l’étude montrent une surexposition des adolescents aux écrans et aux sons amplifiés : avec six appareils vecteurs d’images ou de sons disponibles en moyenne par foyer (smartphone, ordinateur, tablette, télévision, chaîne Hi-Fi, lecteur MP3) – dont quatre au moins sont dans les chambres des adolescents –, les jeunes passent en moyenne 4 h 24 par jour devant des écrans en semaine. Un chiffre qui monte à 6 heures le week-end. En parallèle, le temps passé à écouter de la musique avec un casque ou des écouteurs s'élève à 9 heures par semaine.

Et les jeunes sont 74 % à écouter de la musique lors de leurs déplacements (transports en commun, trajet pour aller au collège ou au lycée, etc.). Mais leur utilisation ne s’arrête pas là : 40 % des adolescents utilisent des écrans avant d’aller dormir et 31 % écoutent de la musique avec un casque au moment du coucher.

Une utilisation qui n'est pas sans conséquences puisqu’ils sont 44 % à affirmer avoir déjà ressenti une fatigue visuelle et/ou une sensation d’œil sec après l’utilisation d’écrans quand un quart d’entre eux a déjà ressenti des sifflements et/ou des bourdonnements et/ou des réactions de douleurs liés au bruit ou à l’écoute de la musique à un fort volume. Une utilisation qui provoque également une addiction plus ou moins importante à ces nouveaux outils et des problèmes d’endormissement et de concentration. « Les adolescents ont donc conscience de ces impacts et 70 % d’entre eux disent prendre des précautions, souligne Nadia Auzanneau, de l’institut de sondages Opinion Way : ils font des pauses pour reposer leurs yeux et/ou limitent le nombre d’heures d’utilisation de leurs écrans et/ou n’écoutent pas trop fort ou trop longtemps leur MP3. »

Des pratiques qui évoluent face à la surabondance de l’offre marchande

Les nouveaux outils de communication et d’écoute de la musique ont modifié les comportements des adolescents : si ceux-ci « s’inscrivent dans le prolongement habituel de la construction de l’adolescent en permettant une sociabilité et une relation privilégié avec l’entourage, ils amplifient aussi ce phénomène, via la communication omniprésente avec ses proches et la rencontre de nouveaux amis, notamment par le biais des réseaux sociaux », explique Monique Dagnaud, sociologue.

« Alors que la musique a toujours été forte dans les boîtes de nuit, ajoute-t-elle, les nouveaux outils comme les casques et lecteurs MP3 et le nomadisme adopté par les jeunes transforment leur rapport à la musique. » De plus en plus aujourd’hui, on assiste à une « culture de l’émotion », d’après Monique Dagnaud, en rapport avec les sensations, qui fait que les jeunes augmentent davantage le volume de leur MP3 pour se laisser porter par l’émotion, s’étourdir. Un « monde émotionnel » qui résonne particulièrement chez les adolescents.

Des pratiques néfastes pour la perception et les capacités cognitives

Les adolescents sont victimes d’une accumulation de facteurs de risque : s’ils sont surexposés à une musique trop forte, ils subissent également les effets néfastes « d’une musique de piètre qualité », relève le Pr Van Den Abbeele. « Alors que la musique "normale", non compressée, comporte des temps de pause non perceptibles, mais pendant lesquels l’oreille peut se reposer, les formats MP3 utilisent des algorithmes de compression qui élèvent les niveaux de basses et diminuent les niveaux de crêtes. Ils détériorent le son et suppriment de fait les temps de pause nécessaires au repos de l’oreille. » De plus, l’utilisation de ces formats audio dans les transports en commun appelle une augmentation du volume pour un meilleur confort d’écoute. Résultat : une nocivité supplémentaire pour l’oreille interne, qui se cumule avec l’écoute prolongée de la musique.

Sylvie Chokron, neuropsychologue, évoque d’autres effets délétères de cette surexposition aux écrans et aux sons trop forts sur le développement des adolescents, notamment en termes d’attention : « Alors que physiologiquement, malgré la présence permanente de toutes sortes d’informations, notre cerveau se débrouille pour inhiber certains signaux et se concentrer sur une seule tâche, les enfants et adolescents constamment surexposés aux écrans et à la musique trop forte – casque dans les oreilles, smartphone, télévision – augmentent leur capacité d’attention partagée au détriment de l’attention focalisée ». Conséquence : les adolescents ont de plus en plus de mal à se concentrer sur une seule tâche – comme l’écoute du professeur en classe. De plus, même une courte période d’écoute de musique forte ou de visualisation d’écran sans lunettes peut engendrer une dégradation de l’audition ou la vision, avec de plus des conséquences cognitives. Face à l’absence de correction optique ou de protection auditive, et aux troubles qui en découlent, le cerveau se réorganise et compense au niveau cortical les défauts perçus par l’oreille ou l’œil. Une « em>plasticité cérébrale non positive due à une mauvaise qualité perceptive », qui fait que ces corrections ne sont plus automatiques.

Les professionnels de santé, acteurs de la prévention auditive et visuelle

Si la vue et l’audition préoccupent peu les adolescents (25 % seulement y sont attentifs), elles inquiètent davantage leurs parents : ils sont 70 % à avoir des craintes à ce sujet. Et 67 % d'entre eux pensent que leurs conseils à un impact. Cependant, du côté des adolescents, la moitié d’entre eux déclare modifier son comportement suite à leurs conseils (un chiffre déclaratif qui doit donc surement être revu à la baisse). Par quels moyens alors peuvent être renforcées les actions de prévention ? Les professionnels de santé ont leur rôle à jouer : 88 % des adolescents seraient sensibles à leurs messages. Pourtant, selon le Pr Van Den Abbeele, « relativement peu d’adolescents viennent consulter pour des symptômes d’exposition au bruit ». Si beaucoup de parents posent des questions en matière de prévention des risques pour la santé auditive, ils le font « lorsque leurs enfants souffrent de pathologies préalables, déplore l’ORL. Or cette inquiétude et ce souci de prévention devraient exister pour tous les adolescents ».

Reste aussi le problème de l’observance lié à l’adolescence : alors qu’ils sont 37 % à ne pas porter leurs lunettes, ils sont pourtant 86 % à estimer qu’ils ont besoin d’une correction pour bien voir devant un écran.

Pour Didier Papaz, « il est important de mettre des outils à disposition des opticiens et des audioprothésistes en faveur de la santé visuelle et auditive. C’est notre devoir de diffuser ces messages, à travers nos centres Optic 2 000 et Audio 2 000, pour sensibiliser et informer les jeunes. »

Si le problème risque de devenir majeur dans quelques années, celui-ci n’est pas encore « palpable dans les salles de consultation , regrette le Pr Van Den Abbeele. Peu d’études rendent compte du réel impact de ces pratiques, mais nous devrions réaliser des mesures audiométriques dans de bonnes conditions pour mesurer objectivement ces conséquences. » Alors que les sources de traumatisme sonore étaient principalement professionnelles, elles sont aujourd’hui plus « récréatives », d’où « l’importance des campagnes de prévention de santé publique dans les lieux publics », propose l’ORL.

Mais même si les pouvoirs publics ont leur importance – notamment pour légiférer sur les limites des niveaux sonores de sortie des appareils ou encore sur celles dans les boîtes de nuit –, Yves Guénin rappelle que la mobilisation doit être générale : « Nous devons montrer qu’il s’agit d’un problème de santé publique, qui implique différentes disciplines et qui nécessite un langage commun. Tout le monde doit se sentir concerné. Nous devons porter haut le message avec des supports partagés, répéter nos messages aux différentes instances, diffuser l’information sur Internet, un support utilisé par les adolescents, et continuer à établir des recommandations ». Et d’ajouter : « Pourquoi la santé auditive et visuelle ne serait-elle pas une grande cause au même titre que le tabagisme, l’obésité ou la maladie d'Alzheimer ? »

Limiter les niveaux sonores : quelques mesures de prévention

Le Pr Van Den Abbeele a profité de l’occasion pour rappeler quelques mesures de prévention afin de limiter les effets délétères des pratiques des adolescents :

    • limiter les expositions sonores trop fortes : en concert par exemple, ne pas rester immobile, mais changer régulièrement de place,
    • faire des pauses régulières,
    • utiliser des bouchons d’oreille, notamment dans les manifestations musicales,
    • reconnaître les premiers signes d’une exposition trop forte : des acouphènes à la sortie d’un concert, surtout s’ils persistent, doivent faire l’objet d’une audiométrie de contrôle,
    • préférer l’utilisation de casques à limitation du volume de sortie,
    • préférer les casques ouverts aux inserts,
    • utiliser des applis comme des sonomètres pour mesurer les niveaux d’ambiance sonore : si ces gadgets ne sont pas très précis, ils permettent néanmoins de rendre compte du volume que peuvent écouter les jeunes sans s’en rendre compte, comme lors des concerts où le son peut atteindre 100 dB.
  • Florence Bozec