Les 5 travaux de recherches qui ont marqué 2015

Recherche

© iStock_alphaspirit

L’année 2015 fut riche en découvertes et avancées dans le domaine de l’audiologie. Nous avons demandé aux membres de la Société française d’audiologie de mettre en avant cinq travaux qui, selon eux, ont été particulièrement importants dans leur discipline, qu’il s’agisse de recherche fondamentale, d’analyse de cohorte, de protection de l’audition, etc.

L'appareillage freine le déclin cognitif dû à la presbyacousie

Self-reported hearing loss, hearing aids and cognitive decline in elderly adults : a 25-year study. Amieva H, Ouvrard C, Meillon C, Rullier L, Dartigues JF. J Am Geriatr Soc 2015; 63 : 2099-2104.

3 670 sujets âgés de 65 ans et plus, inclus dans la cohorte PAQUID (étude longitudinale française de suivi de sujets âgés sélectionnés de façon randomisée) ont réalisé un bilan cognitif (Mini Mental State Examination) tous les 2 à 3 ans sur une période de 25 ans. À l’inclusion, 65 % des participants considéraient avoir une audition normale, 31 % une gêne auditive en conversation à plusieurs ou dans le bruit et 4 % une surdité importante. Les sujets avec une atteinte auditive étaient plus souvent de sexe masculin, avec un niveau d’études inférieur, des symptômes dépressifs et des comorbidités plus fréquentes, et un niveau de dépendance plus élevé que les sujets ne déclarant pas d’atteinte auditive. Les sujets déclarant avoir une atteinte auditive modérée et importante présentaient un score auditif initial et un déclin cognitif plus marqués sur une période de 25 ans que ceux ayant déclaré avoir une audition normale, en tenant compte de l’âge, du sexe et du niveau d’éducation. Les sujets porteurs d’une prothèse auditive à l’inclusion affichaient en revanche un déclin cognitif comparable aux sujets normo-entendants. Après contrôle de facteurs psycho-environnementaux tels que la présence de symptômes dépressifs, le niveau de relations sociales, l’existence de comorbidités associées, le niveau de dépendance, la prise de psychotropes ou l’existence d’une démence, le déclin cognitif était identique entre les patients sans atteinte auditive et avec atteinte auditive, ce qui suggère que le déclin cognitif associé à la surdité pourrait être principalement lié à la dépression et à l’isolement social.

L’avis du Dr Isabelle Mosnier, chirurgien ORL à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière, dans le service du Pr Olivier Sterkers

« Des études récentes ont prouvé que la surdité périphérique multipliait le risque de troubles cognitifs et de démence par deux en cas de surdité légère, par trois en cas de surdité moyenne et par cinq en cas de surdité sévère, la surdité étant confirmée par une audiométrie tonale1. L’impact de la réhabilitation auditive par les prothèses sur les fonctions cognitives a cependant été peu analysé avec des résultats contradictoires du fait principalement de biais méthodologiques ; en effet, la majorité des articles étaient des études cas-contrôles avec dans le groupe contrôle, les sujets refusant l’appareillage. Les conclusions de cette analyse longitudinale avec un suivi à très long terme (25 ans) sont en accord avec les travaux précédemment publiés dont le suivi était plus court (12 ans pour l’étude de Lin1, 17 ans pour celle de Gallacher2). Elles montrent l’impact des prothèses auditives sur la cognition que n’avait pas pu montrer l’équipe de Lin, peut-être du fait d’un nombre de sujets inclus moindre (639) et/ou d’une méthodologie d’évaluation de la surdité différente (simple auto-questionnaire pour l’étude française contre une audiométrie pour l’étude américaine). Ces résultats rejoignent ceux d’une étude récente montrant une amélioration des fonctions cognitives un an après une implantation cochléaire dans un groupe de 94 patients âgés de 65 ans et plus3. Cependant, l’utilisation dans cette étude d’un auto-questionnaire très succinct qui n’a pas été validé par un bilan audiométrique sous-estime le nombre de patients sourds si l’on se réfère à d’autres études épidémiologiques, et les conclusions doivent être confirmées par des études incluant des tests audiométriques et un suivi adapté des prothèses auditives. »

Utiliser les aides auditives pour les Speech ABR

Speech Auditory Brainstem Response through hearing aid stimulation. Bellier L, Veuillet E, Vesson J-F, Bouchet P, Caclin A, Thai-Van H. Hearing Research 325 (2015) 49e54

L’objectif de cette étude est de montrer la possibilité d’enregistrer l’activité électrique du tronc cérébral lors de l’écoute de syllabes (/ba/) chez des personnes utilisatrices de prothèses auditives. Les potentiels du tronc cérébral enregistrés lors de l’écoute binaurale du signal de parole (syllabe /ba/) chez quatre adultes normo-entendants, soit au travers d’inserts soit directement au travers des prothèses auditives, permettent d’obtenir des qualités d’enregistrement comparables (par la mesure du rapport signal/bruit). En conclusion, cette nouvelle approche consistant à transmettre les signaux de parole directement dans les aides auditives, afin d’enregistrer les potentiels du tronc cérébral, permet une précision temporelle des enregistrements réalisés, sans artefacts, et permet de s’assurer de la transmission correcte des caractéristiques spectro-temporelles du signal par la voie neurale vers le tronc cérébral.

L’avis d'Arnaud Coez, audioprothésiste et chercheur au sein de l’unité Inserm 1000

« L’audioprothésiste a parfois besoin de mesures objectives pour s’assurer de l’efficacité de l’appareillage auditif dans la réhabilitation de l’audition du nourrisson sourd ou de la personne sourde polyhandicapée. Effectivement, ces populations ne sont pas nécessairement en mesure de donner une réponse fiable aux tests audiométriques dits subjectifs malgré l’expertise de l’audioprothésiste. À cet égard, des mesures objectives sont d’ores et déjà utilisées pour régler l’implant cochléaire d’un nourrisson. La cohérence des réponses comportementales subjectives observées du nourrisson et des réponses électrophysiologiques objectives mesurées directement par le processeur et l’implant cochléaire du patient confortent l’adéquation du réglage réalisé. L’enregistrement des potentiels électriques engendrés par un signal de parole de type /ba/ est l’espoir de s’assurer que le réglage des prothèses auditives permet d’optimiser la transmission des caractéristiques du signal de parole. Effectivement, le signal neural présente de grandes ressemblances avec le signal acoustique qui l’a engendré, varie selon le réglage effectué sur les prothèses auditives et est enregistrable avec un matériel clinique classique. »

La synaptopathie ou les dommages cachés du bruit

Dynamics of cochlear synaptopathy after acoustic overexposure. Liberman LD, Suzuki J, Liberman MC. JARO. 2015 ; 16 : 205-219

Des chercheurs de l’Eye and Ear Infirmary (Boston, États-Unis) ont précisé la dynamique des dommages causés par une surexposition au son sur les connexions synaptiques des cellules ciliées internes. Première découverte : alors que des travaux antérieurs avaient montré que tous les dommages avaient eu lieu 24 heures après l’exposition, ces chercheurs ont découvert que dès la fin de la surexposition au bruit, la quasi-totalité de ces détériorations est déjà apparente. Ils ont aussi mis en évidence une régulation négative réversible des récepteurs au glutamate de ces synapses. Les auteurs font l’hypothèse que cette régulation est une stratégie de protection du système auditif : la réduction du nombre de récepteurs entraîne en effet une diminution du signal transmis aux fibres nerveuses, réduisant ainsi les traumatismes provoqués par la surexposition. Ces travaux sont cohérents avec les données connues selon lesquelles les fibres nerveuses se répartissent d’un côté ou de l’autre de la cellule ciliée selon leur activité spontanée élevée ou faible, et confirment que ce sont les fibres à faible activité spontanée qui sont principalement touchées par cette surexposition. Toutefois, la réorganisation rapide des zones synaptiques après traumatisme ne rend pas la distribution des lésions si évidente. Les fibres à haute activité spontanée sont épargnées et donc toujours fonctionnelles, ce qui pourrait expliquer pourquoi ces atteintes ne sont pas détectées par des contrôles basiques de l’audition, comme des audiogrammes ou des potentiels évoqués du tronc auditif.

L’avis du Pr Christophe Vincent, chef du service ORL du CHRU de Lille

« Le laboratoire de Charles Liberman a montré chez l’animal que pour des niveaux d’exposition même inférieurs à ceux classiquement retenus, il y avait d’abord des destructions synaptiques sous les CCI. On peut donc avoir une destruction synaptique rapide (voire contemporaine de la surexposition) sans destruction des cellules sensorielles. La mort des cellules ciliées n’intervient que plus tard accompagnant la mort cellulaire des neurones du ganglion spiral. Les conclusions de ces travaux s’ajoutent donc à deux notions connues depuis longtemps : celle de nocivité pour l’oreille interne d’une surexposition sonore et celle de perte auditive temporaire et définitive, décrite suite à un bruit d’intensité trop forte.

Par ailleurs, il vaut mieux parler d’équivalent énergétique acoustique moyen que d’un niveau d’intensité en dB isolé. La nouvelle réglementation utilise cette valeur moyenne (Lex,8h) en diminuant d’ailleurs le niveau déclenchant une action préventive : 80 dB(A). La dose du bruit varie avec la durée d’exposition. Par exemple, 8h à 80 db(A) est équivalent à 30 minutes à 92 dB(A) ou 5 minutes à 100 dB(A). L’autre indice à évaluer est la notion de niveau de crête d’un bruit impulsionnel nocif du fait de sa rapidité d’attaque en regard du temps de mise en oeuvre du réflexe stapédien. La nouvelle réglementation indique qu’un niveau de crête de 135 dB (Lp,c) doit conduire à une action préventive. »

Les FFR : un nouvel outil de diagnostic des troubles du langage

Listening to the Brainstem: Musicianship Enhances Intelligibility of Subcortical Representations for Speech. Weiss MW & Bidelman GM. The Journal of Neuroscience. 2015 ; 35(4):1687-1691

La réponse fréquentielle soutenue du tronc cérébral à des sons vocaliques mesurée par électroencéphalographie (FFR à la voyelle), une fois numérisée en fichier audio (processus de sonification d’un signal neurophysiologique), est intelligible à l’oreille humaine. Le but de l’étude est ici de déterminer si les réponses FFR à un continuum de voyelles allant du /a/ au /u/, une fois sonifiées, sont suffisamment riches en information acoustique pour permettre à un auditeur naïf de différencier les voyelles originales. Les auteurs démontrent que l’auditeur naïf a plus de facilité à catégoriser auditivement les réponses sonifiées FFR lorsqu’elles ont été enregistrées chez des musiciens que chez des non-musiciens. L’écoute de signaux FFR recueillis avant sonification chez le non-musicien ne permet pas à l’auditeur naïf de distinguer les voyelles entre elles. À l’inverse, lorsqu’il est soumis à l’écoute de signaux FFR enregistrés chez le musicien, l’auditeur naïf présente d’excellentes capacités d’identification et de catégorisation phonétique.

Les auteurs suggèrent que « l’écoute » par le patient de l’activité électrique du tronc cérébral générée par les sons de parole puisse être utilisée comme un outil de diagnostic des troubles spécifiques du langage d’origine neurodégénérative. Cet outil leur apparaît suffisamment discriminant pour caractériser chaque individu dans ses capacités de compréhension de la parole.

L’avis du Pr Hung Thaï Van, enseignant-chercheur à l'université de Lyon

« Les réponses FFR constituent de très fins marqueurs de l’encodage neural des sons de parole. À ce titre, elles apparaissent à court terme comme très prometteuses en audiologie clinique, notamment pour la prise en charge du sujet malentendant. Par ailleurs, de récents travaux montrent qu’elles sont susceptibles de refléter les modifications plastiques du système nerveux auditif survenant sous l’effet de l’expérience, de l’entraînement, ou de la privation sensorielle.

Comme discuté par les auteurs de l’article eux-mêmes, leurs résultats découlent certainement du fait que la composition spectrale des réponses du tronc cérébral chez le musicien montre une plus forte corrélation avec celle des stimuli vocaliques originaux que les réponses du non-musicien. En d’autres termes, la plasticité du tronc cérébral induite par l’expérience musicale explique que davantage d’information pertinente pour la catégorisation des sons de parole soit présente dans la réponse FFR. Cette dernière, une fois sonifiée, en paraîtra d’autant plus intelligible à l’oreille de l’auditeur naïf. Fort de cette constatation, l’audiologiste pourra préférer utiliser dans sa pratique expérimentale, plutôt que des réponses FFR sonifiées, directement des stimuli langagiers suffisamment variés dans leurs caractéristiques physiques. Gageons que l’analyse des réponses Speech ABR à ces stimuli lui apportera de nombreuses informations sur les capacités perceptives de ses patients. »

Certaines protections contre le bruit permettent une meilleure intelligibilité

The interaction of hearing loss and level dependent hearing protection on speech recognition in noise. Giguère C, Laroche C, Vaillancourt V. International Journal of Audiology 2015; 54: S9–S18

La protection auditive risque de diminuer l’intelligibilité de la parole dans le bruit, notamment chez des sujets malentendants. Cette équipe canadienne a testé l’influence de deux protecteurs actifs, non linéaires en niveau, un circumaural (Peltor) et un intra (Nacre QuietPro) sur l’intelligibilité chez des sujets normo-entendants et présentant trois niveaux de déficit auditif de faible à sévère. Les performances des protecteurs ont été mesurées sur un mannequin en fonction des niveaux de bruit et des divers réglages disponibles. Deux types de bruit ont été utilisés (89,5 et 95,3 dBA).

Les auteurs ont montré que, si le port de ce type de protecteur avait peu d’effet sur les capacités des normo-entendants à répéter les phrases de tests, il améliorait considérablement les scores d’intelligibilité quand ils étaient réglés à un haut niveau de protection. Ceci est particulièrement vrai sur les sujets présentant des atteintes auditives, surtout sévères, quel que soit le niveau de bruit. Le protecteur circumaural apparaît nettement plus performant que l’intra dans tous les cas de figure.

L’avis du Dr Christian Meyer-Bisch Mosnier, médecin, biophysicien, consultant en audiologie

« Au niveau international, l’audiologie est souvent définie comme une discipline complexe qui implique la prévention, l’identification, l’évaluation des atteintes auditives, l’étude et la mise en oeuvre des aides auditives, et la réhabilitation des individus malentendants. L’équipe de l’université d’Ottawa a acquis une grande expertise dans la prévention, l’identification et la réhabilitation des sujets exposés au bruit au travail. L’étude qui est présentée ici s’intéresse à un problème complexe : comment protéger des sujets exposés à un bruit de fort niveau, sans altérer leurs facultés de communication. Ceci est parfois simple chez des sujets normo-entendants, mais chez ceux qui sont malentendants, la question est à la hauteur de la complexité même de la discipline audiologique. L’expérience de l’équipe qui a conduit ce travail lui a permis de construire un protocole d’étude performant, dont la mise en oeuvre a conclu à une belle démonstration de l’efficacité de certains dispositifs de protection individuelle non linéaires en niveau, qui devrait intéresser tous les audiologistes. »

BS et auteurs