Dépistage systématique des plus de 60 ans : quels intérêts et quels enjeux ?

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A partir de 60 ans, une personne sur deux souffre d'une perte auditive significative, susceptible d'entraîner un déclin cognitif. Ledépistage auditif systématique pourrait répondre à ce problème de santé publique, à condition de savoir comment le promouvoir et à quel âge le mettre en place.

Le 1er octobre 2018, Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé, annonçait l’ouverture de la concertation nationale pour le grand âge et l’autonomie, visant à « améliorer dans l’immédiat la qualité de vie des personnes âgées et, deuxièmement, anticiper et faire face au défi de la perte d’autonomie ». En novembre, le Conseil de l’âge du Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge adoptait le rapport sur « le soutien à l’autonomie des personnes âgées à l’horizon 2030 ». Si les pouvoirs publics se penchent aujourd'hui sur ces questions, c'est parce qu'en 2030, les baby-boomers arriveront à l'âge où se poseront d’éventuels problèmes de dépendance.

Or, il est avéré qu'une perte auditive non corrigée accroît sensiblement le risque de dépression, de dépendance et de démence chez les personnes âgées. « Il y a une vraie prise de conscience que mal entendre est mauvais pour la santé, souligneLuis Godinho, président de l'Unsaf.La question des déficits sensoriels est donc soulevée, mais au-delà d'un éventuel dépistage systématique, une autre nécessité apparaît : informer. Les gens ne se feront pas dépister s'ils ne savent pas contre quoi ils doivent se protéger ».
 
Informer pour promouvoir le dépistage

Le président de l'Unsaf envisage cette campagne d’information par un biais institutionnelle. L’enjeu serait de promouvoir le dépistage, l'accès aux aides auditives et leur utilisation grâce à l'accompagnement d'un audioprothésiste. Plus globalement, il s’agirait d’informer sur les conséquences de la mauvaise audition pour que les personnes touchées ne restent pas dans le déni pendant des années. Selon le professeur André Chays, les seules structures en mesure d'informer le public ne doivent pas pouvoir être suspectées de conflit d'intérêt : la société française ORL, le collège l'ORL, le syndicat d'ORL, le syndicat des audioprothésistes, le ministère de la Santé...  D'autres acteurs du secteur s'investissent déjà : le Bucodes-Surdifrance réclame notamment le remplacement de la publicité des enseignes par des campagnes institutionnelles. Le professeur Chays a, pour sa part, organisé une journée de dépistage à Reims : «Le public a pu rencontrer des audioprothésistes, découvrir leur métier et se sensibiliser au dépistage auditif. Dépister les enfants est également un autre bon moyen d'informer les adultes. Mais le dépistage n'existe pas s'il n'y a pas de ''pistage''. Une fois qu'un trouble auditif est décelé, il faut mettre en place une prise en charge. Mais à quel prix humain et financier ? ».
 
 
Dépister : par quelle méthode et à quel coût ?

De fait, en avril 2015, lors des discussions à l'Assemblée Nationale sur la loi de modernisation du système de santé, le député Gérard Bapt faisait marche arrière sur un de ses amendements proposant un dépistage de la surdité parce qu'il « avait une incidence budgétaire [qu'il ne soupçonnait] pas ». « Il est probable que les services du Ministère de la santé ont chiffré un dépistage fait par des professionnels de santé avec du matériel spécialisé, ce qui a fait échouer cette initiative louable », regrette Luis Godhino.

La littérature montre pourtant que poser deux ou trois questions discriminantes suffit à identifier la présence d'un déficit auditif et orienter le patient vers le parcours de soin. Ce dépistage est rapide et aisé à faire, sans matériel technique. Les travaux d'Amieva et al. (2015) démontrent en effet que le dépistage dans la cohorte PAQUID a été effectué lors des consultations de suivi, à l'aide d'un questionnaire permettant un repérage du déficit auditif avec deux questions seulement : avez-vous une gêne auditive ? Portez-vous une aide auditive ? Cette méthode de dépistage pourrait donc s'inscrire dans le cadre de consultations généralistes. « On voit qu'avec quelques questions bien choisies, on peut déjà faire beaucoup », conclut le président de l'Unsaf.
 
 
A partir de quel âge dépister ?

Si le dépistage systématique des ''plus de 60 ans'' est le plus souvent évoqué, plusieurs travaux de recherche suggèrent qu'un dépistage à 50 ans serait plus efficient. L'étude ''Impact économique du déficit auditif'' de De Kervasdoué-Hartmann (2016) relève que « dans la littérature, la plupart des travaux suggèrent la mise en œuvre d'un dépistage auditif des adultes âgés de 50 à 65 ans, c'est-à-dire suffisamment âgés pour que le dépistage vise une cible importante en termes de prévalence mais suffisamment jeunes pour qu'ils puissent tirer les bénéfices d'un dépistage précoce ».
Une autre étude, publiée dans The Lancet en juillet 2017, montre que le principal facteur modifiable de prévention de la démence est la compensation de la perte auditive à mi-vie, soit vers 50 ans. Autre raison de planifier un dépistage auditif à 50 ans : il interviendrait en même temps que d'autres dépistages recommandés à cet âge, ce qui éviterait de le faire à 60-65 ans, période où l'association entre déficit auditif et entrée dans le troisième âge rendra la démarche plus difficile à accepter. 50 ans serait donc le nouvel âge clé du dépistage auditif systématique chez l'adulte ? Pas si sûr, selon le professeur Chays : « J'enlèverais déjà le mot systématique, car je pense que sans pistage, ce n'est pas raisonnable. Cibler la population des 50 ans est un autre sujet, à discuter, mais cela ne me paraît pas évident actuellement ».

Sonia Belli