GUY LE HER, UN DES PÈRES de l’audioprothèse moderne

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Pour savoir où l’on va, il est bon de savoir d’où l’on vient. Pour appréhender l’avenir d’une profession, il faut connaître son passé… Ne boudons pas notre plaisir, ce numéro anniversaire est l’occasion de donner la parole à une figure de la profession, l’un des pères fondateurs de l’audioprothèse moderne. Entretien avec Guy Le Her, entre réminiscences du passé et vision sur la profession d’aujourd’hui.

Audio infos: Monsieur Le Her, vous avez participé à construire la profession telle que nous la connaissons aujourd’hui. Pourriez-vous vous faire historien aujourd’hui et nous relater ces débuts il y a maintenant plus de 50 ans ?

Guy Le Her :Opticien de formation, je suis « tombé » dans la profession en 1958 lorsque j’ai racheté un magasin à Rouen dont le chiffre d’affaires était pour moitié lié à l’activité acoustique. C’était le Moyen-Âge de l’acoustique : à l’époque les vendeurs d’appareils contre la surdité proposaient des appareils à lampe, énormes comme deux paquets de cigarette. Je n’eus toutefois pas l’occasion d’en vendre car ils furent vite remplacés par les appareils à transistors, deux fois moins gros, dont l’avènement fut permis par les progrès de la TSF. Les contours firent leur apparition deux ou trois ans plus tard, dans les années 1960. À l’époque, « les acousticiens » se contentaient d’amplifier et l’audiométrie naissait à peine en France sur l’impulsion de J.E. Fournier. Tout était à construire. Il n’existait pas de profession organisée à proprement parler. Deux sortes de professionnels coexistaient : la grande majorité pratiquait l’acoustique itinérante, dans des chambres d’hôtels ou à domicile et dont le réseau-roi était Sonotone, marque américaine ; le reste pratiquait une distribution fixe de produits d’acoustique médicale dans leurs magasins de radioélectricité, leurs centres d’optique ou leurs officines et des herboristeries. Ces derniers se sont organisés. Les pharmaciens ont créé un syndicat des acousticiens pharmaciens ; les opticiens au sein de l’Union nationale des syndicats d’opticiens de France (Unsof) ont créé une section acoustique. Nous avions en commun la volonté de fonder un syndicat unique, regroupant toutes les composantes de la profession, afin d’organiser un métier unique avec un statut et une philosophie. Avec M. Cavalieri, avec lequel je représentais l’Unsof, j’ai ainsi rencontré Joanny Vayssette et J.L. Vigneau, représentant les pharmaciens, ainsi que Paul Veit, porte-parole des acousticiens indépendants, afin de construire une profession responsable de services permanents aux malentendants. La seule organisation présente sur le marché était alors la FNASA regroupant quasi exclusivement des itinérants dont René Bussière était l’un des responsables. Le Syndicat national unifié des acousticiens naissait ; il devint presque immédiatement le Syndicat national unifié des audioprothésistes suite à la découverte de ce néologisme proposé par Messieurs Veit et Vayssette. Nous partageons tous la copaternité de la profession telle qu’elle existe encore aujourd’hui dont l’acte fondateur fut l’élaboration de la loi N° 67-4 du 3 janvier 1967.

Audio infos: Quelles exigences ont présidé à la rédaction de la loi de 1967 ?

Guy Le Her : Ce qui nous a conduits à élaborer cette loi fut la nécessité de mettre à niveau toutes les composantes de la profession. Nous étions confrontés à une situation très hétérogène, avec des connaissances voire des formations initiales très disparates entre médical et technique. Des stages de mise à niveau ont été mis en place au Conservatoire national des arts et métiers et dans les facultés de pharmacie, ainsi que des colloques pluridisciplinaires qui ont donné naissance par la suite à la Société scientifique d’audioprothèse, associant ORL, audioprothésistes et orthophonistes. Y furent façonnés les éléments socles de la formation. Un certificat d’aptitude fut mis en place pour les professionnels en exercice. Très vite, fut élaboré un certificat national, délivré par les facultés de médecine et de pharmacie ainsi que le Cnam. L’objectif de la loi de 1967 était d’endiguer et de mettre un terme à l’itinérance. Dès le début, nous souhaitions inscrire l’exercice de la profession dans un cadre qui tienne la route et le moyen d’y parvenir était la voie réglementaire. Un député et un sénateur, les docteurs Berger et Chalopin, ayant accepté de porter notre proposition de loi au cours de la séance de fin de session parlementaire, nous nous sommes attelés à la rédaction des articles. Nous y avons décrit le modus operandi de l’appareillage et inscrit d’emblée l’exigence d’une prescription médicale ORL ou généraliste. La loi stipule que cet appareillage comprend le choix, l’adaptation, la délivrance, le contrôle d’efficacité immédiate et permanente de la prothèse auditive et l’éducation prothétique du déficient de l’ouïe appareillé. Enfin, elle exige d’être titulaire du diplôme d’État qui fut créé à cet instant sous la responsabilité des facultés de médecine. Cette loi constitua un point d’orgue dans l’histoire de l’audioprothèse en France. Je regrette aujourd’hui que l’esprit et la lettre n’en soient pas respectés par certains et qu’il y ait une dérive vers un nouveau type d’itinérance : un audioprothésiste itinérant passant de corner en corner est ainsi la forme moderne des chambres d’hôtel d’antan.

Audio infos: Quel regard portez-vous sur la profession d’aujourd’hui ?

Guy Le Her : J’ai toujours été un homme du collectif. À cet égard, j’engage mes successeurs à s’unir pour défendre les valeurs que nous avons portées au travers de cette loi en faveur d’un service audioprothétique permanent et continu. Je leur conseille de se réconcilier avec la part commerciale de leur profession et de ne pas confondre publicité et information opportune. Les audioprothésistes d’aujourd’hui sont allés bien au-delà de ceux d’hier en matière de connaissances et de maîtrise technique ; ils pratiquent aujourd’hui une forme complète et moderne de la profession. Il faut le faire savoir, se défendre et faire comprendre au grand public qu’appareiller une personne sourde prend du temps, le temps de réaliser tout ce que la loi commande. L’appareil n’est qu’une partie infime de l’appareillage, il faut valoriser l’art de l’adapter à une surdité, qui est toujours un cas particulier.

Parcours

1927 - Naissance à Crozon dans le Finistère
1948 - Diplôme d’opticien lunetier de l’École nationale d’optique de Morez.
1958 – Rachat d’un magasin d’optique et d’acoustique à Rouen en Haute-Normandie.
1964 – Création de l’association des Grands lunetiers de France
1965 – Création du SNUA
1966 – Création de la coopérative Guilde des lunetiers de France qui devient en 1967 Krys, premier réseau du marché de l’optique.
1967 – Participation à l’élaboration de la loi N° 67-4 du 3 janvier 1967, texte fondateur de la profession d’audioprothésiste en France.
1973 – Co-fondateur du Cenca (Centre national de correction auditive)
1988 – Le Cenca rachète l’enseigne Entendre

Ludivine Aubin-Karpinski