Audition, vision et cognition chez le sujet âgé

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L’hôtel national des Invalides a ouvert ses portes à la journée d’échanges de la Société française de réflexion sensori-cognitive (Sofresc), le 16 novembre dernier.

Échanges et réflexions pluridisciplinaires avec les experts de la Sofresc.

Plus d’une centaine de participants ont été attirés par la spécificité de cette manifestation, les échanges transversaux – de la recherche fondamentale aux données cliniques utilisables par les professionnels au quotidien – et pluridisciplinaires, puisqu’elle réunit sur une même thématique le monde de la gériatrie, de la neurologie, de l’ORL, de l’ophtalmologie...

La thématique 2013, retenue par le quatuor organisateur de ce colloque, Arach Madjlessi – gériatre et président de la Sofresc –, Didier Bouccara, Catherine Dauxerre et Murielle Jamot, était les liens existant entre audition, vision et cognition chez le sujet âgé. La matinée a été consacrée à des présentations très complètes éclairant la physiopathologie des troubles auditifs et visuels des sujets âgés, et leurs liens avec le vieillissement cérébral et le déclin cognitif. Les participants ont ainsi pu bénéficier d’un tour d’horizon complet des travaux fondamentaux, épidémiologiques et cliniques, s’appuyant pour certains sur les avancées de l’imagerie cérébrale fonctionnelle.

Le trépied de la réhabilitation auditive chez le sujet âgé

Xavier Perrot, neurologue dans le service d’audiologie et d’explorations orofaciales du CHU de Lyon, a décrit ce qui est pour lui « le trépied de la réhabilitation auditive » :
- la réadaptation audioprothétique qui, sous le contrôle de l’audioprothésiste, permet d’amplifier pour compenser la perte auditive ;
- la rééducation auditive par le travail avec l’orthophoniste, pour améliorer la compréhension avec appareillage ;
- la réintégration socio-familiale, qui s’appuie sur un ensemble de mesures psycho-sociales.

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Concernant le dépistage précoce, ce spécialiste encourage les médecins et l’ensemble des professionnels au contact des sujets âgés à avoir le réflexe de rechercher beaucoup plus systématiquement une altération auditive. En première approche, cela peut se faire simplement en s’adressant à la personne tout en masquant le mouvement de ses lèvres. L’examen otoscopique est en règle normal, bien que les bouchons de cérumen soient particulièrement fréquents et importants chez les sujets âgés. Des questionnaires simples basés sur des aspects de vie courante, sont utiles pour évaluer le retentissement de la perte auditive liée à l’âge : « ces questionnaires sont relativement faciles à accepter pour les patients et finalement, l’addition des ‘petites gênes’ ressenties dans différentes activités de la vie quotidienne permet d’objectiver, avec le patient le retentissement des difficultés de compréhension de la parole », a précisé Xavier Perrot. En revanche, des questionnaires multidimensionnels spécifiques, tels que le HHIE-S (Hearing Handicap Inventory for the Elderly–Screening) et le APHAB (Abbreviated Profile of Hearing Aid Benefit), sont préférables dès lors qu’il s’agit d’évaluer le bénéfice apporté par la réhabilitation audioprothétique.

Des déficits sensoriels au déclin cognitif : pourra-t-on relever le défi de la prévention ?

« 20 à 30 % des sujets âgés, qu’ils aient ou non un trouble auditif, ont une anomalie visuelle hors presbytie », a affirmé Brigitte Chouard, ophtalmologiste à l’hôpital Tenon de Paris. La DMLA (dégénérescence maculaire liée à l’âge) et la cataracte sont parmi ces principales pathologies, qui retentissent de manière évidente sur la qualité de vie, a fortiori lorsqu’elles sont associées à un déficit auditif. Pour illustrer son propos, Brigitte Chouard a cité les paroles de l’une des plus célèbres centenaires françaises, Jeanne Calmant : « Un des seuls regrets de ma vie, disait-elle peu avant sa mort, est de ne pas avoir été opérée de la cataracte ».

C’est avec un grand enthousiasme et beaucoup d’humanisme que Joël Belmin a tenté de répondre à la question de la possibilité de réhabilitation du vieillissement cognitif. Premier des défis actuels, selon ce professeur de gériatrie à l’hôpital Charles-Foix d’Ivry, « distinguer, dans le profil d’évolution du fonctionnement cérébral avec l’âge, ce qui relève du pathologique de ce qui revient au vieillissement physiologique ».

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Les études sont difficiles à mener, notamment en raison des pathologies cognitives débutantes méconnues qui peuvent constituer un facteur de confusion pour les études cliniques.

« Ce type d’écueil avait été observé dans les études sur le vieillissement cardiaque, a rappelé le professeur Belmin. Mais les progrès de la détection des pathologies cardiaques occultes ont permis aux cardiologues d’exclure, des études sur le vieillissement physiologique, les sujets qui en étaient porteurs. Ils ont ainsi pu finalement montrer que, hors pathologie, le ‘vieillissement myocardique’ était quasiment inexistant. Avec les progrès actuels dans la mise en évidence des lésions cérébrales présymptomatiques de certaines démences, des surprises de même ordre sont possibles concernant le vieillissement cérébral ».

La prévention du déclin cognitif lié à l’âge passe très probablement par un entraînement cognitif régulier et varié, à même de stimuler les capacités attentionnelles. Affirmant avec humour son absence de liens d’intérêt avec la société Nintendo, Joël Belmin a souligné que le jeu sous toutes ses formes tient une place importante dans cette prévention, au sein d’autres activités intellectuelles comme la lecture par exemple et aux côtés d’autres mesures comme l’activité physique et le maintien des interactions sociales.

La visualisation de l’activité cérébrale par les techniques d’IRM fonctionnelle est aujourd’hui indissociable des travaux menés sur le vieillissement cognitif et sensoriel. Les images présentées par Stéphane Lehericy, professeur dans le service de neuroradiologie de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, montrent notamment que la baisse de la perception des sons aigus avec l’âge est associée à une diminution de la substance grise dans le cortex auditif primaire.

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D’autre part, l’âge modifie les capacités de transmission cérébrale des informations, avec une moindre connectivité dans la plupart des régions du cerveau, corrélée à une diminution des fonctions exécutives et des capacités de traitement de la parole, tandis que dans d’autres le niveau de connectivité fonctionnelle semble augmenter. Les régions frontales et pariétales sont les plus touchées alors que zones temporales et hippocampiques sont atteintes plus tardivement. Autre approche, les travaux menés dans les centres gériatriques tels ceux présentés par le professeur Séverine Samson de Lille qui montrent notamment les effets des ateliers de pratique de la musique ou du chant sur l’index émotionnel des patients.

Apports des travaux épidémiologiques

Les organisateurs de cette journée ont offert aux participants l’opportunité d’écouter le professeur Frank Lin, venu des États-Unis présenter lui-même ses travaux qui font référence au niveau mondial dans le domaine de l’épidémiologie. Le professeur Frachet a rappelé en introduction de cette conférence que Frank Lin, professeur associé en ORL à l’hôpital universitaire John Hopkins de Baltimore, est également professeur assistant en épidémiologie dans un centre consacré à la gériatrie et à la santé mentale. Cette « double casquette », comme le dit Frank Lin lui-même lui permet de ne jamais perdre de vue la pertinence pratique et clinique des résultats qu’il est amené à observer lorsqu’il manie les données des bases des grandes cohortes épidémiologiques représentatives de la société américaine, à la recherche de liens pertinents entre surdité et vieillissement cognitif.

Ainsi, ses travaux sur plus de 1100 sujets de la cohorte de la Health ABC Study, récemment publiés dans le JAMA*, ont permis de montrer que la perte auditive est associée de manière indépendante à une accélération du déclin cognitif et à l’incidence du handicap cognitif chez des sujets âgés. Quant à savoir si des interventions de type réhabilitation audioprothétique sont efficaces pour ralentir ces processus, la réponse ne pourra pas venir des seules observations des épidémiologistes. « C’est pourquoi nous nous sommes engagés dans un vaste essai clinique randomisé, a-t-il révélé. C’est un travail de longue haleine, les résultats ne sont pas attendus avant 2020. Nous l’entreprenons car j’ai la conviction personnelle que la surdité est bien un facteur de risque de détérioration cognitive et pas seulement un marqueur de ce risque. Ce type de travaux permettra de fonder les mesures de réhabilitation auditives précoces sur des preuves tangibles d’efficacité dans le domaine cognitif. »