Polémique autour des formations des audioprothésistes à l'étranger : les médecins, kinés, dentistes également concernés

Formation à l'étranger


Manifestation pour la fermeture du Clesi, à Béziers

Le monde de l’audioprothèse s’alarme devant le nombre croissant de Français qui se forment auprès de facultés privées espagnoles. Ce genre de difficulté n’est pas une première : les médecins, les dentistes et les kinésithérapeutes français ont eux aussi, depuis de nombreuses années, leurs formations à l’étranger. Cette pratique détourne le numerus clausus français et peut questionner quant à la qualité de la formation. Comment ces professionnels de santé ont-ils géré la situation avant les audioprothésistes ?

La Fédération nationale des étudiants en audioprothèse (Fnéa), le Collège national d'audioprothèse (CNA) et le Syndicat des audioprothésistes (SDA) ne cachent pas leur inquiétude face aux formations d'audioprothésistes proposées, via les écoles Progress Santé et Diploma, par l’Universidad Europea de Madrid ou l’école Lyceum (1). Ces deux organismes espagnols préparent au diplôme de técnico superior en audiología protésica en moins de deux ans, en grande majorité avec des enseignements à distance. Pour pouvoir ensuite exercer en France, ceux qui ont obtenu ce diplôme espagnol passent devant une commission d’autorisation d’exercice, qui commande le plus souvent des « mesures compensatoires » sous forme de semaines de stage complémentaires (42 en moyenne). La formation espagnole présente-t-elle des risques pour la qualité de la prise en charge des patients ? Oui, selon François Le Her, président du CNA : « En Espagne, près de la moitié des enseignements n’a rien à voir avec l’audioprothèse. Ils portent sur la gestion administrative, le management… On ne leur apprend pas, par exemple, à faire des protections d’oreille pour enfants qui ont des diabolos. »

Le risque des « prothèses-tiroir »

Directeur de l’école de Lyon et membre du SDA, Stéphane Gallego abonde dans ce sens. D’ores et déjà, il reçoit dans son centre d’audioprothèse des patients déçus par leur première expérience d’appareillage. « Une formation qui n’est pas de qualité, c’est le risque d’une prise en charge inadaptée, qui coûte à la Sécurité sociale sans bénéfice pour les patients parce que les prothèses ne sont jamais portées quand elles sont mal réglées. Il ne s’agit pas seulement d’amplifier les sons : il faut savoir faire des réglages sophistiqués et des programmes spécifiques ; tout cela nécessite une formation solide », plaide Stéphane Gallego. Il tient à préciser son propos : « Il existe des écoles de qualité à l’étranger, notamment en Belgique et même en Espagne ; ce qui pose problème, c’est que les cours soient presque tous dispensés en distanciel. Comment vérifier que ces étudiants vont faire des travaux pratiques tous les mois à Madrid ? »

Le choix de l’expatriation étudiante

Le cas de l’audioprothèse n’est pas isolé. D’autres Français vont se former à l’étranger parce qu’ils n’ont pas réussi à intégrer un cursus médical ou paramédical dans l’Hexagone. « En médecine, quelques étudiants français vont se former surtout en Roumanie, notamment à l’université de Cluj-Napoca, expose le Dr Jean-Paul Ortiz, président de la Confédération des syndicats médicaux français (CSMF). J’ai un ami qui y a envoyé ses deux enfants ! Il y a encore trois ans, on comptait près de 800 étudiants français en Roumanie. Ce phénomène se tarit un peu avec l’élargissement du numerus clausus à 10 000 élèves en France. » La raison de ces expatriations ? L’accès aux études de médecine est devenu très complexe en France depuis la réforme. Certains préfèrent partir directement à Cluj, université relativement réputée, et payer 5 000 à 6 000 € par an pendant six ans. « Ensuite, ils reviennent en France pour faire leur troisième cycle, poursuit le Dr Ortiz. Ils passent alors l’examen classant national (ECN) : très souvent, les élèves formés en Roumanie se retrouvent parmi les derniers ; le niveau n’est pas le même. » Mais une réforme de l’ECN a été engagée en 2020 : elle devrait permettre d’obliger les étudiants qui présentent des insuffisances à refaire des parties du 2e cycle.

Un tiers des dentistes ont un diplôme étranger

Chez les chirurgiens-dentistes, l’affaire est plus corsée. Plus d’un tiers des dentistes français ont été formés l’étranger. Or, selon une thèse de Marco Mazevet parue en 2016, 10 % des diplômés en Europe n’ont jamais vu un seul patient pendant leurs études ! Ils n’ont fait aucun stage clinique. « Ce n’est pas la même chose de travailler sur un modèle en plâtre que sur un vrai visage humain… » insiste le Dr Patrick Solera, président de la Fédération des syndicats dentaires libéraux (FSDL). Cet organisme se montre offensif par rapport aux risques des formations étrangères.

Centres dentaires low cost et escroqueries

Car les risques pour la prise en charge des patients sont là. « On ne s’en aperçoit pas tout de suite, mais des plaintes sont déposées, çà et là, pour des couronnes injustifiées, poursuit Patrick Solera. C’est à la fois de la mutilation et une escroquerie pour la Sécu. Il y a eu une vingtaine de plaintes, l’Ordre des chirurgiens-dentistes sanctionne lourdement ces praticiens, à coup d’interdictions d’exercer de deux ou trois ans. » Le président de la FSDL cite aussi le scandale Dentexia en 2013 : « 200 patients se sont retrouvés sur le carreau avec des soins non conformes réalisés dans ce centre dentaire low cost. L’équipe comprenait des dentistes formés en Espagne, au Portugal et en France. » En résumé, pour le Dr Solera, « un chèque ne fait pas un diplôme ». Toutefois, la spécificité du métier de dentiste, c’est que l’origine du diplôme est marquée sur la plaque. En audioprothèse, ce n’est pas le cas. Aussi, Philippe Metzger, membre du SDA, plaide pour que les audioprothésistes portent une mention sur leur blouse indiquant leur lieu de formation.
 

La libre circulation des diplômés en Europe en question
La directive européenne 2005/36/CE du 7 mai 2005 qui impose la libre circulation des diplômés au sien de l’Union européenne reste au cœur du problème. Pour les professions médicales telles que médecins et chirurgiens-dentistes, il n’y a pas d’autorisation d’exercice à demander ; un diplômé étranger doit simplement demander à être inscrit au tableau d’un ordre départemental. « Le plus souvent, les ordres vérifient uniquement s’ils maîtrisent la langue française : ils leur font faire une dictée et rédiger une ordonnance ! » relate le Dr Patrick Solera. En revanche, en matière paramédicale, pour les kinés et les audioprothésistes, par exemple, il faut passer devant les commissions d’autorisation d’exercice des directions régionales de la jeunesse, des sports et de la cohésion sociale (DRJSCS), qui demandent des mesures compensatoires.


 

L’exode des étudiants kinés
Entre 2010 et 2016, près de 10 000 kinés formés à l’étranger ont commencé à exercer en France ; plus de la moitié étaient français, selon l’Ordre des masseurs-kinésithérapeutes. L’expatriation a, là aussi, du succès. Il faut dire que l’accès à l’un des 45 instituts de formation en masso-kinésithérapie est très difficile en France (10 % de réussite, le numerus clausus étant très bas). La formation dure cinq ans dans l’Hexagone. Nombre d’étudiants s’exilent en Belgique ou en Espagne, où la formation dure quatre ans, ou encore en Allemagne où la formation dure trois ans. En 2015, l’Universidad Europea de Madrid a ouvert un cursus entièrement en français.
Pour l’Ordre des masseurs-kinésithérapeutes, il faut être vigilant, car il n’y a pas d’uniformité de formation
en Europe. Certains professionnels estiment que dans plusieurs domaines, notamment la rééducation respiratoire,
les soignants formés à l’étranger ne sont pas au niveau.

 

L’affaire du CLESI – université Pessoa
En 2015, la Fédération des syndicats dentaires libéraux (FSDL) est parvenue à faire fermer, après une longue bataille juridique menée avec l’Union des jeunes chirurgiens-dentistes, le Clesi. Ce Centre libre d’enseignement supérieur international, installé à Toulon et Béziers, proposait de former au métier de dentiste en cinq ans. « Cette école avait soi-disant signé une convention avec l’université privée portugaise Pessoa, mais aucun lien officiel ne les unissait, relate Patrick Solera. Elle vendait du rêve : ne faisant aucune sélection, elle a attiré dans ses rangs des policiers, des diététiciennes, qui devaient débourser 20 000 €. Il n’y avait pas de stage, que du travail théorique sur des modèles. » Une centaine d’élèves se sont retrouvés « sur le carreau » lorsque l’école Pessoa a fermé. L’affaire a fait grand bruit. En France, il faut six ans pour devenir dentiste. La formation se fait à l’université et comprend beaucoup de stages cliniques où les étudiants ont affaire à de vrais patients, pas seulement à des modèles.



1. Lire Audio Infos no 251, p. 34-39.
 

Nathalie Da Cruz